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Hot Church

Chapter 22: CHAPITRE 13 : Ineffables entre deux eaux (quatrième partie)

Chapter Text

Après avoir perdu une bonne demi-heure à retrouver son chemin sur la falaise, Crowley avait volontairement contourné la maison du Pêcheur. Il s'était finalement retrouvé sur le sentier devenu familier et avait réussi à regagner la grande rue... où il avait été intercepté par le caviste qui lui avait demandé quelques détails au sujet de l'incendie, avait ensuite échoué à éviter les questions de Mrs Cheng, propriétaire du restaurant français et n'avait pas pu esquiver les sanglots du barbier qui lui avait appris dans un torrent de larmes que son chien bien-aimé faisait partie des victimes du terrible incendie, au même titre que l'un des champions de Mrs Brown et Mrs Paddington et Chesterton, le fidèle compagnon félin aux multiples paradoxes de Goliath.

Ayant eu connaissance de cette nouvelle, Crowley fit un rapide crochet jusqu'à la supérette mais trouva porte et volets clos, signe que le doux géant n'était pas encore prêt à recevoir de la visite. Le capitaine de police s'approcha de la petite porte située sur le côté du magasin et menant, selon les dires d'Aziraphale, au logement occupé par Goliath. Il tira sur la chevillette et la bobinette cherra. Des pas se firent entendre à l'intérieur, la porte s'ouvrit sur le doux géant encore vêtu de son pyjama, les yeux rouges et tenant à la main un mouchoir brodé de ses larmes.

– Je... commença Crowley en se grattant la nuque, je voulais m'assurer que tout allait bien.

Le géant eut un reniflement. Le capitaine de police chuchota qu'il comprenait sa peine et qu'il mettrait tout en œuvre pour tirer au clair, cette affaire. 

Goliath acquiesça avant de tirer un petit cadre de la poche de son pyjama qu'il tendit à Crowley. Celui-ci s'en saisit et découvrit le portrait d'un chat noir aux yeux d'un vert étincelant comme deux phares au beau milieu d'une route de campagne en pleine nuit. Crowley crut reconnaître l'animal, mais afin d'éviter toute fausse joie au doux géant, se contenta de lui remettre le portrait félidé tout en se promettant de retrouver le satané animal !

***

Lorsque Crowley, arrivé devant le commissariat, consulta sa montre, celle-ci indiquait un « En retard ! En retard ! » narquois. 

Crowley poussa la porte du poste de police désert et franchit la réception où Shax brillait par son absence : il avait beau être en retard, ses coéquipiers et l'infernale réceptionniste le seraient toujours plus que lui ! Il s'avança dans la salle et percevant du mouvement dans le bureau de son ancien amant – équipier ! –  il grimaça à la pensée d'un Aziraphale qui, une heure plus tôt, se pâmait entre les bras musclés et hâlés du Suprême Imbécile. 

Il tenta de chasser cette image des deux corps entrelacés sur un carrelage immaculé et réajusta le col de son blouson afin de donner l'illusion qu'il avait une totale maîtrise de son esprit bouillonnant d'images déplacées. Il franchit le seuil de la porte inexistante et découvrit son Aziraphale – idiot, il n'était pas le sien ! – en train de pousser la porte de son armoire.

– Tu caches des cadavres dans ton placard ? l'interpella-t-il.

Le lieutenant à bouclettes se retourna, haletant et les joues écarlates. Il s'adossa contre la porte de l'armoire et, les mains plaquées contre le meuble, tenta de l'empêcher de s'ouvrir. Que pouvait-il bien cacher ? Des preuves d'activités qui n'avaient rien de catholique l'impliquant lui et l'agent immobilier ? 

Crowley s'avança tout en notant le changement de vêtements de son équipier qui avait revêtu son costume habituel. Une nouvelle mise en scène jaillit alors dans son esprit envieux : celui d'un Gabriel nouant amoureusement le nœud papillon autour de son cou tout en baisant la petite chose charmante lui faisant office de nez.

– Qu'est-ce que tu planques là-dedans ? s'enquit Crowley d'une voix rauque, étreinte par cette jalousie dévorante qu'il parvenait à contenir avec peine.

– Rien... Rien du tout ! répliqua Aziraphale, le visage emperlé de sueur.

Son capitaine se pencha vers lui. Il sentit son corps se tendre lorsque celui de Crowley le frôla. Son visage était si proche qu'il pouvait faire le décompte des éphélides jouant à saute-mouton sur son visage. Aziraphale leva les yeux et, songeant aux propos tenus par la sorcière, ne sut résister à l'envie de vérifier son hypothèse. Il le dévisagea, cherchant à relier les taches de son entre elles afin de vérifier si une fois reliées, elles formaient bel et bien le numéro de la Bête. Il en perdit rapidement le nombre, regrettant de ne pouvoir user de ses doigts afin de se faciliter la tâche.

– Tu mens... grogna Crowley en plaquant ses mains autour de son visage.

Ce simple geste suffit à ramener Aziraphale au moment présent.

– Je ne mens jamais ! riposta-t-il en parvenant à se libérer de son emprise en passant par-dessous son aisselle gauche.

Un cliquetis se fit entendre et la porte retint son secret, au grand soulagement d'Aziraphale. Il se redressa, remit son nœud papillon qui s'était quelque peu ramolli sous l'effet de cette brusque proximité, avant de s'avancer jusqu'à son bureau où était posée une boîte à pharmacie décorée de ce motif passé de mode que le lieutenant affectionnait tant. Il l'ouvrit et en sortit une boîte de pansements, une compresse et du spray désinfectant.

– Qu'est-ce qui t'arrive, l'Angelot ? l'interrogea Crowley en se détachant de l'armoire.

Il avisa alors l'annulaire dépouillé de l'anneau de fiançailles et à la chair martyrisée. Son regard effleura la peau suppurante, couverte de croûtes et de plaques rougeâtres. Aziraphale referma la boîte d'un coup sec, mettant un terme à cette exploration visuelle.

– Je suis parti de chez Brown.

– Je vois...

Le monstre jaloux tenta de se réveiller à nouveau mais cette fois-ci, Crowley lui balança un bon crochet du droit afin de le renvoyer au fond de sa caverne. Il n'avait pas à faire preuve de pareils sentiments, surtout après ce qu'il devinait être une rupture douloureuse.

– Tu me laisses regarder ? proposa-t-il en essayant d'adopter un ton détaché.

Aziraphale parut déconcerté par cette demande et, un peu troublé, acquiesça avec lenteur. 

Ils prirent place sur le sofa, se tenant à une distance respectable l'un de l'autre, avant que le lieutenant ne consente à lui offrir sa main. Crowley s'en saisit avec douceur et l'examina avec attention : la peau était dans un piteux état et mettrait de longues semaines avant de pouvoir cicatriser. Il passa son index sur les chairs à vif, effleurant la peau creusée par de profonds sillons ressemblant à des larmes, d'une caresse se voulant apaisante.

 Aziraphale sentit un doux frisson lui chatouiller la paume mais ne tenta rien pour se soustraire à cette marque de tendresse. L'image d'un jeune Crowley arborant une teinture ratée se superposa à celle du Crowley du présent. Ce dernier, après leurs premiers ébats, s'était amusé à tracer les lignes de sa paume et l'avait assuré, avec le plus grand sérieux, qu'il allait rencontrer un « inconnu non dépourvu de charme ». Le jeune Aziraphale avait alors souri à cette prédiction et lui avait demandé avec malice, si le mystérieux bellâtre en question se tenait en ce moment même dans son lit...

– Aziraphale ?

Le souvenir s'effaça. Crowley venait de lui prendre le spray désinfectant pour en imbiber son doigt ensanglanté avant d'y passer la compresse. Son équipier œuvrait en silence, ôtant le sang avec précaution, faisant attention à ne pas rouvrir les anciennes blessures.

– Tu es gentil... murmura Aziraphale en scrutant son visage concentré par les soins.

Tu l'as toujours été, s'abstint-il de rajouter en se souvenant des gestes tendres que l'amant d'une nuit avait eus à son égard.

– Je ne suis pas gentil ! se rebiffa Crowley en retirant la compresse. Gentil est un mot qui ne fait pas partie de mon vocabulaire !

Aziraphale leva les yeux au ciel et ne put réprimer un sourire amusé montrant qu'il n'en croyait pas un mot. Crowley lâcha un juron et redevint sérieux.

– Mon ange, quand tu es rentré chez toi, est-ce que Brown t'a fait du mal ?

Il sentit les doigts d'Aziraphale se replier contre les siens.

– Non, il a essayé de me retenir, souffla-t-il en effleurant la peau offerte de la pulpe de ses doigts, mais c'est trop tard. Cela fait longtemps en vérité, que tout est terminé entre lui et moi.

Crowley garda les yeux baissés, feignant de se concentrer sur sa tâche. Il était revenu trop tard dans la vie d'Aziraphale. Gabriel occupait, sans doute depuis plusieurs années, la place qui aurait dû lui revenir. Il retint un ricanement : quelle place ? Pauvre idiot énamouré ! Il n'avait jamais eu le moindre rôle dans l'existence d'Aziraphale. Il n'avait été qu'une plaisante expérience charnelle, un rite de passage, pour lui. Preuve en était : il n'avait même pas jugé bon de lui donner son véritable prénom ! Et c'était Gabriel, avec son sourire aux dents trop blanches qui avait obtenu le privilège de lui susurrer des roucoulements au creux de l'oreille !

Aziraphale, une fois la désinfection achevée, le remercia du bout des lèvres. Crowley fut tenté de lui demander si Gabriel savait se montrer tendre et respectueux avec lui. Il retira la compresse et en fit une boulette qu'il envoya dans la corbeille à papier. S'il aimait faire glisser ses doigts le long de sa colonne vertébrale et baiser chaque centimètre de sa peau. S'il passait ses doigts dans ses boucles blondes. S'il prenait le temps de déposer des baisers aussi légers que des ailes de papillon sur son charmant nez avant de s'emparer de sa bouche. Lui accordait-il suffisamment d'attention, cet individu bouffi d'orgueil ? Prenait-il soin de lui autant qu'il semblait s'attendrir devant sa « trompette céleste » ?

Crowley redressa la tête et le dévisagea : Aziraphale méritait d'être aimé.

De son autre main, tout en gardant celle d'Aziraphale dans sa main droite, Crowley ouvrit la boîte de pansements et grimaça en reconnaissant un motif bien connu :

– Par les annulaires de Satan, même les pansements !

– Goliath les fait venir tout exprès d'Écosse ! répondit un Aziraphale retrouvant son air jovial. Ne sont-ils pas adorables ?

– Des pansements tartans... grommela son équipier en détachant la bande autocollante. On aura tout vu...

Le lieutenant ne put réfréner un gloussement lorsque Crowley enroua avec adresse le pansement de la discorde autour de son doigt. Il s'apprêtait à retirer sa main lorsque les doigts de Crowley effleurèrent les lignes bombées se dessinant au creux de sa paume.

– Crowley... Qu'as-tu dit quand tu as parlé en gaélique, hier soir ?

– Que tu étais un idiot, répondit son équipier en baissant les yeux vers les lignes de sa main pour masquer sa gêne.

Il survola la ligne de tête longue et élancée, et s'attarda sur la ligne de cœur, effacée et brisée. Il fit glisser son index le long de l'auriculaire et s'arrêta entre le majeur et l'index.

– Tu connaîtras une longue vie, mon Ange, et tu rencontreras quelqu'un de bien.

– J'ignorais que la chiromancie faisait partie de tes nombreux talents cachés !

– La chirocquoi ? grimaça Crowley en tordant du nez. Oncle Marylin m'a seulement appris à lire les lignes de la main !

Aziraphale ne put réprimer un nouveau gloussement. Son visage s'assombrit d'un coup. Son regard changea, se voilant d'ombres que Crowley ne sut comment interpréter.

– Tu te trompes au sujet de mon avenir... murmura-t-il en fuyant le regard de son coéquipier. Cette personne, je l'ai déjà rencontrée par le passé, mais je n'étais sans doute pas assez bien pour elle...

Il voulut libérer sa main de celle de Crowley mais celui-ci la garda dans la sienne.

– Mon Ange… souffla-t-il en portant la main dépouillée de l'anneau nuptial à ses lèvres pour y déposer un baiser.

Aziraphale inclina la tête pour masquer ses joues devenues écarlates mais ne retira pas ses doigts de ceux de Crowley. La bouche de son équipier baisa chacun de ses doigts avant de frôler son poignet, là où battait une veine bleutée se dessinant sous la peau pâle. Les lèvres amoureuses tracèrent le dessin de cette veine palpitante avant de remonter le long de son avant-bras. Aziraphale laissa échapper un léger gémissement lorsque la bouche se fit plus brûlante contre sa chair. Crowley cessa son manège et releva la tête avec lenteur.

Tout en laissant sa main blessée aux bons soins de Crowley, Aziraphale tendit son autre main vers le visage de son ancien amant et lui caressa la joue avec douceur, comme s'il craignait de le blesser. Il s'enhardit, laissa ses doigts frôler le lobe de son oreille avant de redescendre jusqu'à ce nez qui semblait avoir été cassé à de multiples reprises – Aziraphale se promit d'en découvrir davantage à ce sujet. Il esquissa le contour de ses lèvres. Il ne pouvait transpercer le secret du regard de Crowley, mais il devinait, en sentant sa peau frémir à ses effleurements, que ses caresses ne le rebutaient pas.

Un courant électrique le parcourut du bout de ses orteils jusqu'au sommet de ses bouclettes : Son amant d'un soir avait-il encore des sentiments pour lui ? Il voulut retirer sa main, conscient d'outrepasser les propres règles qu'il s'était fixées mais ne put résister davantage à cet appel nostalgique. 

Aziraphale ferma les yeux et approcha son visage de celui de Crowley. Leurs souffles s'entremêlèrent. Il s'entendit susurrer le prénom aimé de ce ton qu'il n'avait jamais adopté dans l'intimité avec son ancien compagnon. Une voix ivre de désirs qui s'était seulement libérée dans les bras de son premier amant.

– Crowley, répéta-t-il avant de frôler ses lèvres des siennes. Crowley. Je...

– Capitaine Crowley ! Lieutenant Aziraphale ! s'écria la voix juvénile de Muriel résonnant dans le commissariat, réduisant en cendres les espoirs de Crowley, écrasant les battements du cœur amoureux d'Aziraphale. Vous êtes là ?

Le lieutenant à bouclettes s'arracha de son ancien amant et se dressa sur ses deux pieds, avant d'épousseter son vêtement afin de regagner une posture plus professionnelle, et sortit de son bureau sans porte pour rejoindre leur fine équipe.

***

Crowley suivit Aziraphale dans la grande salle pour y découvrir, à son grand étonnement, les agents déjà à leur poste. Shax avait délaissé le comptoir de l'accueil et s'était octroyé un bout du bureau de Furfur pour y déposer son divin postérieur. 

– Soirée enflammée, pas vrai ? lança-t-elle dans un grand sourire et dans un jeu de jambes n'ayant rien à envier à celui des femmes fatales de films noirs.

– Je vois que vous êtes déjà au courant, marmonna Crowley.

Aziraphale, lui, se triturait les mains avec nervosité, n'osant pas pour le moment, affronter les questions du petit groupe.

– Paraît qu'Ariel n'a pas été le seul à avoir eu chaud au derche hier soir, intervint Furfur tout en glissant un biscuit à Lilith.

Le berger allemand approuva les propos de son maître d'un aboiement sonore avant d'engloutir le gâteau offert. 

Crowley quant à lui, lui aboya d'aller aux Archives pour lui trouver des dossiers concernant des « incendies regrettables » plutôt que de se gaver de pâtisseries !

La requête de son supérieur parut décontenancer son agent. Le sourire narquois de Furfur disparut, remplacé par un regard apeuré. Crowley avisa l'échange de regards, qu'il ne sut interpréter, qui s'ensuivit entre lui et un Aziraphale devenu blême.

– Les incendies, bredouilla Furfur en avalant le dernier morceau de pâtisserie avec difficulté. Mais...

Aziraphale secoua la tête d'un mouvement qu'il s'imagina imperceptible. Crowley, qui avait appris à observer le moindre petit détail, qui pourrait trahir une quelconque culpabilité, sentit un frisson lui parcourir l'échine. Eric, appuyé sur  une paire de béquilles depuis la veille, parut sur le point d'enfouir sa tête sous le carrelage tandis que Muriel, perdant son air joyeux habituel, offrait une curieuse ressemblance avec un souriceau pris au piège. 

Son équipe lui cachait quelque chose et Crowley, qui n'aimait pas être le démon de la farce, était bien décidé à débusquer ce petit secret.

– Junior n°2, ordonna-t-il en se tournant vers Eric, tu vas aider Furfur. Je veux tous les dossiers concernant des incendies ayant eu lieu dans cette foutue ville depuis une petite quarantaine d'années !

Comprenant qu'ils ne pourraient pas échapper à cette besogne, les deux agents se levèrent à contrecœur. Aziraphale d'une voix faible appela Muriel pour qu'elle lui vienne en aide sur un prétexte que Crowley jugea des plus futiles.

Le capitaine se retrouva en tête-à-tête avec la réceptionniste qui n'avait perdu aucune miette de cet échange et l'avait même dégusté avec délectation.

– Si j'étais vous, intervint Shax en passant une langue sournoise sur ses lèvres perlées de sucre, je m'épargnerais ce genre de recherches.

– Pourquoi donc ?

– Certains secrets bien gardés risqueraient de vous briser le cœur, capitaine, susurra Shax en braquant un talon pointu vers lui.

– Que voulez-vous dire ? l'apostropha Crowley en s'approchant d'elle.

Il se pencha vers la réceptionniste, détaillant son visage où flottait un rictus. Shax soutint son regard sans ciller. Ce rictus s'élargit, devenant une grimace. Elle avait compris qu'elle possédait désormais un pouvoir, terrible, sur son supérieur hiérarchique.

– Nous avons tous nos petits secrets, reprit-elle en abaissant sa jambe pour la ramener vers elle. Des erreurs de jeunesse, des morts et des incendies « regrettables » sur la conscience, une nuit passée avec un amant écossais de passage...

Crowley se recula d'un pas. Shax se redressa et se mit à le fixer avec malice. Il ne savait pas comment elle avait obtenu pareil pouvoir, sans doute avait-elle passé un pacte avec un démon, car la redoutable réceptionniste cachait dans son escarcelle nombre de ragots qui pouvaient suffire à détruire une existence. 

Elle souffla alors à Crowley qu'elle voulait une augmentation de salaire, des horaires aménagés et un nouveau siège de bureau plus ergonomique afin d'éviter de laisser échapper « accidentellement » une certaine erreur du passé, impliquant deux jeunes aspirants policiers se livrant à des exercices n'entrant pas dans le cadre de leurs fonctions. 

Crowley, qui n'avait pas de temps à perdre avec ce type de chantage, consentit à lui accorder ce qu'elle désirait.

– C'est un plaisir de parler affaires avec vous, conclut Shax dans un sourire en se levant du bureau. Un dernier conseil, capitaine : évitez de trop vous attacher à Aziraphale, vous pourriez le regretter.

Elle regagna sa chère réception dans un claquement de joyeux talons. Elle allait passer une bonne partie de sa journée à refaire sa garde-robe avec ce salaire si âprement négocié !

Crowley regagna le bureau d'Aziraphale où il trouva une Muriel racontant avec fébrilité au lieutenant les dernières rumeurs concernant l'incendie de la clinique vétérinaire. La nouvelle n'avait pas tardé à faire le tour de la ville et ce, dès potron-minet, alors que les chats vagabonds n'avaient pas encore retrouvé le confort douillet de leurs foyers. La rumeur avait été amplifiée, déformée et entortillée, tel un serpent particulièrement doué en danse du ventre. 

Selon Muriel, qui tenait le ragot de son oncle Muriel propriétaire du salon de coiffure faisant l'angle de la rue principale, qui l'avait entendu de la bouche du livreur de lait, le capitaine Crowley avait fait preuve d'un courage hors du commun en plongeant dans les flammes de l'Enfer pour en sortir son coéquipier évanoui. Il avait surgi du brasier, poursuivit Muriel d'un ton surexcité, la chemise en lambeaux, mais le torse intact, portant Aziraphale inconscient.

– C'est vrai, lieutenant ? cria la jeune femme qui n'avait pas vu Crowley se faufiler dans la pièce, qu'il a un torse recouvert de cicatrices ? C'est un pompier qui l'a dit au livreur de lait qui l'a répété à mon oncle et ...

– Muriel, ma chère, rétorqua Aziraphale bien décidé à ce que la vérité triomphe du fantasme, cela ne s'est pas exactement passé comme ça.

– Je n'ai pas porté le lieutenant, déclara alors Crowley en se dirigeant vers les deux policiers, mais en ce qui concerne les cicatrices...

Il laissa sa phrase en suspens avant d'adresser un sourire entendu au lieutenant à bouclettes. Celui-ci leva les yeux en ciel avant de refermer le tiroir de son bureau où il avait rangé la boîte des premiers soins.

– Junior n°1, déclara alors Crowley pour changer de discussion – il n'avait nulle envie de savoir ce que le livreur de lait avait bien pu inventer à son sujet –, ça te dirait de mener une enquête de terrain ?

– Une... Une enquête de terrain ? s'écria une Muriel extatique. Capitaine, on ne m'a jamais laissé faire la moindre enquête ! Qu'est-ce que je dois apporter ? Des cordages ? Des balles ? Des grenades ? Des pistolets automatiques ? Des...

– Ta cervelle suffira... marmonna Crowley qui se dit qu'il venait de faire une erreur monumentale en voyant le jeune officier tourner sur elle-même telle une toupie sous acides. Prépare aussi de quoi prendre quelques notes.

– Compris, capitaine ! fit Muriel avant de courir vers son bureau pour y dénicher le matériel demandé.

Crowley profita de ce petit moment de répit pour s'approcher de son coéquipier. Celui-ci ne cessait de lancer des regards inquiets à l'armoire menaçant de s'écrouler sous le poids de ses petites cachotteries.

– Mon Ange, murmura son capitaine avec douceur, ce qui détourna son attention du lieu du délit. Tu peux rester ici. J'emmène Junior n°1 avec moi.

– Je viens, répondit Aziraphale d'un air décidé en se saisissant de son chapeau mou suspendu au porte-manteau, élément indispensable à sa panoplie d'enquêteur professionnel.

Crowley poussa un soupir en voyant le lieutenant à bouclettes se parer également d'un imperméable digne des meilleurs inspecteurs de série télévisée américaine des années 70 amateur de jazz, de westerns et de limericks. Avec son petit blouson de cuir aux coudes cloutés, Crowley se sentit particulièrement moderne ce jour-là ! Il se félicita d'avoir choisi une chemise noire savamment déboutonnée laissant entrevoir un bout de son nombril lorsqu'il levait les bras. Il savait par expérience que sa tenue pouvait, parfois, lui attirer la sympathie de certains suspects. Et dans cette affaire d'incendies, songea Crowley en jetant un regard à son coéquipier, il n'en manquait pas.

Ils retrouvèrent Muriel occupée à faire l'inventaire des objets utiles à toute investigation réussie : un assortiment de stylos émettant des effluves fruités artificiels, une règle n'indiquant pas les centimètres et encore moins les millimètres, un stylo dont le bout était orné d'une tête de licorne duveteuse et lumineuse, une collection de surligneurs aux couleurs de l'arc-en-ciel et une série de feutres pailletés.

– Junior n°1, aboya Crowley en fixant le matériel d'un œil incrédule, tu aurais pu te contenter d'un bloc-notes au lieu de dévaliser toute la papeterie !

Il souleva un carnet à spirales décoré de petits autocollants enfantins et découvrit un paquet d'agrafes accompagné d'une agrafeuse...

– Une patte de chat ?! s'écria un capitaine de plus en plus stupéfait en attrapant l'objet compromettant. Aucune personne sensée n'a d'agrafeuse en forme de patte de putain de chat !

– C'est mignon, se défendit l'accusée en voulant lui reprendre sa propriété.

Son pouce dérapa et actionna le mécanisme de la redoutable machine. Une volée d'agrafes s'envola et frôla de peu le nez de Crowley avant de venir s'abattre sur l'écran de l'ordinateur du pauvre Eric. L'une d'elle termina sa course dans son clavier et bloqua l’une de ces touches.

– Muriel, soupira Aziraphale, on avait dit plus d'agrafeuse depuis le petit « souci » oculaire du pauvre Eric.

– Oh, pardon, s'excusa une Muriel rouge de confusion en rangeant l'arme fatale dans le tiroir de son bureau.

Après de longues négociations, Muriel obtint la permission d'emporter dans son sac à dos à oreilles lapines, un calepin dont chaque page était ornée d'un angelot dodu et d'un démon squelettique se faisant des papouilles, et le stylo à la licorne si douce. Ce fut une Muriel fière comme une armée de paons, elle pourrait se vanter de cette aventure auprès d'Eric, qui monta à l'arrière de la Bentley. Elle déposa son sac à ses côtés et boucla sa ceinture.

– Je peux choisir la musique ? demanda-t-elle à Crowley venant de mettre le contact.

– Certainement pas !

– S'il vous plaît! reprit-elle en joignant les mains en signe de prière. Juste un morceau !

– Non, répondit Crowley en démarrant la voiture.

La jeune femme, peinée, croisa les bras et se mit à fixer son supérieur d'un regard larmoyant à travers le rétroviseur. Aziraphale prit pitié de la « chère enfant » et tenta de plaider sa cause auprès de son coéquipier intransigeant. La Bentley, émue par le chagrin de la pauvrette, joignit ses suppliques à celles du lieutenant à bouclettes en émettant des sanglots motorisés.

– Mon cher, fit Aziraphale d'un ton sévère, je te trouve bien rude avec cette pauvre enfant.

– Ma bagnole, ma musique ! vociféra Crowley d'une voix n'admettant aucune réplique.

La Bentley, bien décidée à prouver qu'elle restait maîtresse de son tableau de bord, alluma l'autoradio, changea quelques fréquences pour en trouver une qui pourrait s'accorder aux goûts musicaux de Muriel. Crowley eut beau pousser des cris indignés et lui beugler quelques insultes, l'automobile infernale ne céda pas d'une jante et augmenta le volume. Muriel battit des paupières et d'une voix rauque, entama le chant métalleux invitant au sacrifice de trois vierges par une nuit de pleine lune.

Aziraphale, qui n'avait pas connaissance des goûts musicaux du jeune officier, échangea un regard horrifié avec Crowley mais aucun des deux ne fut capable d'endiguer ce flot de paroles blasphématoires emplissant à présent l'habitacle.

***

Parvenus sur les lieux de l'incendie, les trois policiers prirent quelques instants pour observer les alentours. Feue clinique vétérinaire était située sur une plaine paisible et verdoyante s'étirant sur des kilomètres et offrant un cadre de vie tout à fait agréable. Quand on ne décidait pas à tout réduire en cendres, songea Crowley en apercevant à l'horizon, la propriété d'Ariel. Un seul chemin menait de la clinique à la demeure cernée de grilles et dotée d'un impressionnant portail. Une caméra de surveillance avait sans doute filmé les événements de la nuit passée.

Avant de se rendre chez le vétérinaire, Crowley décida qu'il était temps d'examiner ce qui restait des décombres. Il passa en dessous de la Rubalise interdisant l'accès de la clinique incendiée aux curieux et pénétra dans la bâtisse. Les fondations branlantes avaient été sécurisées par des poteaux et de nombreux débris avaient été retirés.

– Junior n°1, ordonna-t-il à son officier à l'enthousiasme un peu trop prononcé, fais gaffe où tu mets les pieds. Et tu ne touches à rien, pigé ?

Muriel acquiesça à grands renforts de mouvements de tête frénétiques. Elle tira son calepin de sa poche et, langue tirée, nota la date du jour, le lieu de sa toute première expérience de terrain, et écrivit quelques notes avant d'esquisser un rapide dessin. Crowley s'apprêtait à la féliciter pour son sérieux mais resta coi de stupeur lorsqu'il s'aperçut que le schéma était en réalité un dessin le représentant de façon très enfantine, en compagnie de Muriel lui tenant la main ainsi qu'à Aziraphale.

Les trois policiers traversèrent ce qui avait été l'accueil de la clinique. Aziraphale demanda à Muriel de noter ce qu'elle jugerait important afin de l'occuper, puis se tourna vers son coéquipier. Crowley examinait avec intérêt l'écran parti en fumée, en se demandant s'il serait possible d'en extraire quelques informations...

– Je suppose qu'Ariel n'est pas le seul à faire tourner la boutique, fit le capitaine en observant Aziraphale à travers ses lunettes de soleil.

– Il est secondé par une équipe d'assistantes et il avait aussi un associé, mais celui-ci a démissionné depuis quelques mois...

Le lieutenant parut réfléchir quelques secondes avant de poursuivre :

– Lors du dernier rendez-vous pour Bartholomew, je n'ai vu qu'une seule assistante... je crois qu'Ariel a réduit son personnel de façon plutôt drastique. Phyllis, la mère de Charlie, prétend qu’Ariel a des problèmes financiers, mais je ne l'ai jamais cru... jusqu'à hier soir, reconnut Aziraphale en balayant du regard ce qu'il restait du grand rêve du vétérinaire. 

Crowley s'appuya contre le comptoir de la réception. Phyllis Brown n'avait sans doute pas tout à fait tort. D'expérience, il savait que certaines personnes étaient, par désespoir ou cupidité, prêtes à tout pour des questions pécuniaires. Il n'était pas rare de voir des gens endettés jusqu'au cou déclencher volontairement un incendie pour toucher l'argent des assurances. Et pourtant... le fait que la ville de Tadfield soit habituée à ces « incendies regrettables », éveillait ses suspicions. Une histoire d'arnaque et de gros sous ? C'était la solution la plus plausible... mais celle dont il ne pouvait se satisfaire.

Le capitaine se fraya un chemin parmi les décombres jusqu'à la première salle d'auscultation, ne trouvant rien de probant, il vérifia les deux autres salles avant de gagner la salle d'opération et la pièce où les animaux placés sous surveillance avaient été gardés. Crowley eut un mouvement de recul à la vue des cages aux barreaux noircis qui avaient été le tombeau des pauvres chiens et chats.

– Le chat de Goliath était là, apprit Crowley à son coéquipier fixant les cages d'un œil peiné.

Le lieutenant lui adressa un regard empli d'effroi à la pensée que le chat du doux géant puisse compter parmi les animaux disparus.

– Je l'ai vu, s'empressa de le rassurer son capitaine. Il s'est échappé de la clinique.

Il s'abstint de préciser, pour éviter de passer pour fou, que le chat aux yeux d'un vert flamboyant lui avait servi de guide parmi le brasier.

– J'ai promis de le retrouver.

– Tu commences à apprécier les habitants de Tadfield, pas vrai ? glissa Aziraphale avec une pointe de malice.

Un Crowley faussement bougon rétorqua qu'il ne faisait que son « devoir » mais son lieutenant ne fut pas dupe de ses râleries. Il ne put réprimer un sourire amusé... qui fut bien vite chassé par une pensée des plus moroses : Crowley ne devait pas s'attacher à Tadfield. Pour son bien, il devait partir, regagner Londres et oublier la petite ville galloise. Le cœur d'Aziraphale se serra sous le poids de la tristesse : et le reléguer lui aussi au rang de simple souvenir sans importance.

Les deux équipiers inspectèrent les lieux à la recherche d'indices. Crowley devinait qu'une partie de la solution de ce redoutable puzzle se trouvait dans cette pièce. Une légère odeur âcre vint lui chatouiller les narines. Il remarqua alors que le carrelage semblait avoir été recouvert de liquide. Il s'accroupit, sortit un mouchoir de sa poche et le passa sur le sol. Il le renifla et reconnut les effluves, bien qu'à peine perceptibles, de l'acétone. Rien d'étonnant à en trouver dans une clinique vétérinaire réputée pour son sérieux – Ariel devait disposer de quelques bidons de produits ménagers pour procéder à l'entretien de son établissement –, mais pourquoi en répandre partout sur le sol ? Crowley replia ses doigts autour du mouchoir. C'était un produit hautement inflammable...

– Crowley, regarde ! s'écria Aziraphale en pointant du doigt le compteur électrique se trouvant dans la petite pièce.

Le capitaine de police se leva et rejoignit son coéquipier. Il examina le compteur incendié et parvint à la même conclusion que son lieutenant : les fils avaient été sciemment sectionnés. Il ne fallait pas être devin pour comprendre que l'incendie n'avait rien d'un « regrettable incident ». Les deux équipiers échangèrent un regard entendu. Quelqu'un avait volontairement mis le feu à la clinique. Crowley sortit son téléphone portable et prit quelques photographies de la petite salle, il les enverrait à Dowling afin d'avoir son avis.

Soudain, le cri perçant de Muriel résonna dans la clinique déserte. Les deux policiers se précipitèrent à l'accueil et découvrirent le jeune officier soulevé de terre par les bretelles de son sac à dos par un homme aux cheveux blancs.

– Qu'est-ce que tu fabriques ici, morpion ? lança le chef des pompiers en secouant la pauvre Muriel dont les souliers vernis ne touchaient plus sol.

– Elle est avec nous, Hastur, fit Aziraphale d'une voix menaçante en s'approchant de lui. Je te prierai de bien vouloir laisser notre agent tranquille.

Hastur s'exécuta. Muriel tomba sur le carrelage. Le lieutenant s'élança vers elle et l'aida à se relever. Le chef des pompiers tira une cigarette de sa poche et la déposa au coin de ses lèvres tout en dardant son regard dépourvu d'humanité vers Aziraphale consolant la pauvre Muriel.

– C'est pas étonnant de te voir ici, Aziraphale, murmura le pompier en allumant sa cigarette. Les incendies, ça te connaît...

Crowley vit le visage de son lieutenant se décomposer. Ses yeux clairs se mirent à étinceler d'une lueur qu'il fut bien incapable de déchiffrer. L'atmosphère de la pièce se chargea d'une électricité composée de protons coupables et de neutrons de non-dits.

– Et vous, attaqua Crowley en s'avançant à son tour vers le pompier, que faites-vous là ?

– Je m'assure que mon job a été correctement exécuté, répondit Hastur en tournant vers lui, son visage strié de brûlures. L'affaire est classée capitaine Crowley, ajouta-t-il en lui soufflant une bouffée de nicotine à la figure. Regrettable incident.

– Déjà ! répondit le policier d'un ton mordant tout en écartant le voile de fumée protégeant le pompier. Vous êtes diablement efficace, capitaine Hastur !

Les deux hommes s'affrontèrent du regard. Hastur esquissa un rictus et Crowley comprit que cet homme possédait la clef de certains mystères qui lui échappaient encore. 

Hastur lança son mégot incandescent aux pieds de Crowley avant de sortir de la bâtisse. 

Le capitaine de police jeta un rapide regard à son équipier qui berçait une Muriel sanglotant contre sa poitrine, d'un air absent. 

Un frisson parcourut l'échine de Crowley. À nouveau, Aziraphale lui échappait et s'était enfermé dans un monde qui lui était inaccessible...

***

Les trois policiers se tenaient à présent devant le portail clos de la demeure du vétérinaire. Crowley leva les yeux vers la caméra de surveillance statique avant d'appuyer sur l'interphone. L'image brouillée d'un vieil homme chauve apparut sur le petit écran. Celui-ci les informa d'une voix grésillante que « Madame ne désirait recevoir aucune visite. » 

Crowley sortit son insigne, ce qui suffit à convaincre le vieux majordome de leur ouvrir les portes de ce qui était l'une des plus belles demeures de Tadfield, avec celle appartenant à Gabriel Suprême.

Les trois officiers furent accueillis par un chien aux babines baveuses et un vieil homme portant un costume très élégant. Celui-ci voulut les inviter à le suivre dans la maison, mais Crowley refusa. Aziraphale lui lança un coup d'œil perplexe. 

Le capitaine attira son coéquipier un peu à l'écart et pointa le doigt en direction d'un immense jardin où une femme se prélassait au bord d'une piscine.

– C'est la femme d'Ariel ?

Aziraphale confirma d'un signe de tête.

– Écoute, toi et Junior, vous allez me cuisiner Alfred...

– Il s'appelle Pierre, corrigea Aziraphale dans un accent français hésitant.

– Peu importe... demande-lui ce qu'il faisait hier soir, essaye de savoir si Ariel avait quelques soucis en ce moment, ce genre de trucs.

Aziraphale après lui avoir recommandé de rester courtois, suivit le vieux majordome et une Muriel ébahie par tant de luxe.

Crowley se recoiffa et défit le dernier bouton de sa chemise, laissant entrevoir la toison rousse s'épanouissant au niveau de son ventre. Il s'avança dans le jardin coquet.

 À son passage, le sécateur tenu par le jeune jardinier torse nu – une peau de miel divine nota Crowley – se redressa tandis que le tuyau d'arrosage dont se servait une jardinière blonde – aux lèvres diaboliquement sensuelles remarqua le policier – se mit en marche, répandant une nuée de giclées impatientes.

Crowley s'approcha de la femme entre deux âges alanguie sur un transat au bord d'une piscine scintillante. Elle était vêtue d'une parure de bain immaculée et arborait une impressionnante collection de bijoux clinquants. Ses yeux étaient recouverts de rondelles de concombre et de sa bouche écarlate, pendait un cigare à peine consumé. Le capitaine de police aperçut la bouteille de champagne – Bacchus et Dionysos cuvée 1666 – et la boîte de médicaments posées sur la petite table jouxtant le transat.

– Désolée d'interrompre votre sieste matinale, attaqua Crowley, mais je souhaite vous poser quelques questions.

La femme se redressa d'un bond en soulevant le morceau de concombre recouvrant sa paupière droite.

– J'avais pourtant spécifié à Pierre de n'ouvrir à personne ! grogna-t-elle en déposant son cigare sur la table. La nuit a été éprouvante pour mes pauvres nerfs !

Comme pour appuyer ses propos, le jardinier referma son sécateur d'un coup sec sur une rose blanche, la décapitant au passage. Il toisait Crowley d'un œil menaçant. La femme du vétérinaire lui adressa un petit signe de la main l'invitant à reprendre son ouvrage.

– Adem, le présenta-t-elle d'une voix nerveuse tout en se servant une coupe de champagne. Il est d'un doigté incomparable avec les boutons de rose.

– Et la demoiselle ? l'interrogea Crowley en désignant la jeune femme blonde arrachant quelques mauvaises herbes dans un parterre.

– Evie, mon autre jardinière, répondit-elle en avalant une longue rasade pétillante, particulièrement douée pour mouiller les buissons.

– Je n'en doute pas une seule seconde, fit le capitaine de police en jetant un nouveau regard aux deux jeunes jardiniers qui le fixaient avec une hostilité manifeste. Où étiez-vous la nuit de l'incendie ? demanda-t-il en s'asseyant sur le transat voisin.

La femme d'Ariel échangea de rapides coups d'œil avec ses deux employés. Elle s'octroya une nouvelle gorgée de champagne avant de répondre :

– Ici, chez moi.

– Et votre époux ?

Crowley vit l'hésitation se peindre sur son visage. Elle battit de ses longs cils en direction des deux jeunes gens qui reprirent leurs activités respectives.

– Ici, dans son bureau... Je suppose.

– Vous faites chambre à part ? s'enquit le policier d'un ton innocent.

Un sourire s'étira sur les lèvres de l'épouse affligée, faisant craqueler l'épaisse couche de fond de teint masquant ses premières rides.

– Depuis des années, capitaine. Ariel est entièrement dévoué à son travail et il n'est pas rare qu'il se rende à la clinique en pleine nuit.

Crowley nota l'amertume contenue dans ses propos en apparence anodins. La vie de rêve de l'ambitieux Ariel n'était qu'une façade que l'incendie menaçait de détruire... L'épouse esseulée passa sa main alourdie de bagues dans sa chevelure blonde et le capitaine nota l'absence d'alliance nuptiale. Le couple formé par le vétérinaire et son épouse n'était uni à présent que par un souci de préserver leur image.

– Avez-vous des caméras de surveillance ? demanda Crowley alors que l'épouse venait de se saisir de la bouteille de champagne.

– Une, répondit-elle en portant le goulot à ses lèvres. Elle est en panne depuis des semaines et Ariel refuse de la faire réparer ! Tout part à vau-l'eau dans cette foutue baraque ! Ça fait des plombes que je lui demande de s'occuper des toilettes de la troisième salle de bains et de changer les roues de ma voiture ! Toujours à rechigner, ce grippe-sou aux bourses pleines !

Elle laissa éclater sa colère par une série d'injures fustigeant l'avarice de son époux avant de tourner son œil vitreux vers Crowley.

– Vous croyez qu'il entretient une maîtresse ? Je parie que c'est cette dinde de petite assistante gourdasse avec ses allures de petite minette. Toujours à ronronner devant lui, cette grue ! Et moi, alors ? J'ai des besoins moi aussi !

Crowley se redressa et observa les deux jeunes jardiniers, aussi beaux l'un que l'autre, vaquant à leurs occupations. Il suivit du regard une goutte de sueur cheminant le long des omoplates du brun Adem, avant de contempler les courbes appétissantes de la blonde Evie aux joues pleines et roses. L'épouse d'Ariel avait choisi son personnel avec goût...

– On s'aimait, vous savez... murmura l'épouse d'Ariel en fixant la bouteille vide. On se connaissait depuis le lycée et on s'est marié durant les études d'Ariel.

– Votre époux, où se trouve-t-il ? J'aimerais l'interroger.

– Ariel ? fit-elle en éclatant d'un curieux rire s'apparentant à un sanglot. Il se trouve à Saint-Syméon. Je doute que vous puissiez le voir : le docteur Iscarioth refuse que l'on approche ses patients.

– Saint-Syméon ?

Coupant court à la discussion, l'épouse délaissée se déclara épuisée par les événements de la nuit passée. Elle attrapa sa boîte de médicaments déjà bien entamée, avala deux comprimés d'affilée avant de rabattre le morceau de concombre sur sa paupière droite. Crowley comprit qu'elle refuserait d'en dire davantage au sujet de la mystérieuse institution du « bon docteur ». Cette femme dont le mariage n'était plus que des lambeaux tressés de ressentiments et de sentiments en voie d'extinction, n'était sans doute pas au courant des ennuis financiers de son mari. Elle allait devoir à présent tout mettre en œuvre pour sauver sa réputation et conserver le rôle qu'elle jouait à la perfection depuis tant d'années : celle de l'épouse comblée d'un homme à qui tout réussit...

Le capitaine de police la salua, seul un ronflement sonore lui répondit, et s'en retourna au portail où Aziraphale et Muriel l'attendaient. Ils n'avaient pas obtenu grand-chose lors de l' interrogatoire du vieux majordome : celui-ci servait Ariel depuis qu'il avait fait construire sa clinique et sa demeure. Tout au plus avait-il admis une réduction du personnel depuis quelques mois qui ne comptait à présent que deux jardiniers, une cuisinière, un homme de ménage venant une fois de semaine et lui-même.

– Ariel s'apprête à renvoyer les deux jardiniers, l'informa Aziraphale en consultant le carnet de Muriel. Il a également envisagé la possibilité de se séparer de sa cuisinière. Et toi, Crowley, as-tu obtenu des informations intéressantes ?

Évitant le sujet Saint-Syméon et tout en demeurant évasif au sujet d'Ariel, Crowley lui apprit que l'épouse d'Ariel n'était pas au courant de dettes éventuelles et que le couple faisait chambre à part depuis de nombreuses années. Il ajouta quelques sous-entendus au sujet de ses liens avec ses jardiniers, ce qui lui valut un hoquet indigné de la part d'Aziraphale qui s'empressa de plaquer ses mains contre les oreilles de Muriel pour lui épargner des détails tout à fait indécents!

Les trois policiers, munis de leurs maigres récoltes d'informations et de leurs soupçons, quittèrent la demeure d'Ariel. 

Aziraphale les distançait de quelques pas, le nez levé en l'air et les mains croisées derrière le dos. 

Crowley ralentit la cadence pour se retrouver à la même hauteur que Muriel qui s'était penchée pour cueillir quelques fleurs.

– Junior n°1, c'est quoi Saint-Syméon ?

La jeune femme, occupée à tresser une couronne de marguerites, leva son regard enfantin vers son supérieur hiérarchique.

– C'est une sorte d'hôpital, commença-t-elle en jetant un regard inquiet en direction d'Aziraphale contemplant la bâtisse partie en fumée. Un hôpital pour les gens tristes et qui ont besoin de repos, acheva-t-elle avec précipitation en se concentrant sur son œuvre florale pour éviter d'autres questions.

Crowley sut qu'il serait inutile d'insister et qu'à l'instar d'Eric, la fidèle Muriel ne trahirait pas les secrets d'Aziraphale. 

Muriel cueillit une marguerite et la tendit, sans un mot, au capitaine londonien. Celui-ci se saisit d'un pétale et le détacha avec précaution : il m'aime. Il en arracha un autre. Un peu. Il sacrifia un nouveau pétale. Beaucoup... Au moment de détacher le seul pétale restant, il se tourna vers Aziraphale. Il me ment. 

Un coup de vent emporta le dernier pétale qui s'envola de ses doigts et disparut dans les décombres de la clinique incendiée d'où s'échappaient encore des odeurs de chairs et de plastique calcinés.